RÉCIT – Transnistrie : la république fantôme d’Europe de l’Est
Publié le 05/04/2025

Un char T-34 devant le mémorial de la Grande Guerre patriotique à Tiraspol. ©Charles de Blondin
La Transnistrie est une république auto-proclamée d’Europe de l’Est pro-russe, coincée entre la Moldavie dont elle est issue et l’Ukraine.
« Vous n’avez que douze heures ». Dans son baraquement le long de la route, la voix du douanier est tranchante. La tête à peine relevée, il m’annonce le temps que je pourrais rester sur le territoire : la journée. Trente secondes plus tard, il me tend le visa « officiel » de Transnistrie, un petit bout de papier équivalent à un ticket de caisse. Un précieux sésame pour traverser officiellement une frontière qui n’existe pas.
Depuis Chisinau, la capitale de la Moldavie, Tiraspol n’est qu’à une heure et demie de route. Des petits bus assurent la liaison toutes les heures en partance de la gare. Malgré la guerre avec l’Ukraine et son alliance avec la Russie, l’accès est direct et sans entrave.
Une indépendance de fait
Août 1991. L’URSS s’effondre et entraîne dans sa chute les illusions d’un empire. Rattachée à la Moldavie, la région de Transnistrie a profité de la présence de l’armée Rouge pour faire sécession quelques mois plus tard en décembre 1990. La guerre éclate. Une partie des militaires soviétiques originaires de la région en profitent pour déserter et rejoindre les séparatistes. Les affrontements provoquent plusieurs centaines de morts jusqu’à l’intervention de l’armée russe qui fige la situation. Depuis, rien n’a changé. Trente-cinq ans d’immobilisme. Un statu-quo est mis en place et la Transnistrie édicte peu à peu ses propres règles sans reconnaissance internationale, même de la part de Moscou.
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Pour aller à Tiraspol, il n’y a donc pas de douane moldave. La mise en place d’une douane à la solde de cette nouvelle république est donc illégale comme tout le reste : ses propres lois, son propre gouvernement, son armée, son administration, ses frontières avec l’Ukraine dont Chisinau n’a pas le contrôle. Interdiction donc de rentrer sur le territoire moldave depuis l’Ukraine via la Transnistrie. Tout est illégal aux yeux de Chisinau. Tout est légal pour Moscou.

Du côté français, c’est le même son de cloche. La zone est déconseillée (orange) sauf raison impérative. Officiellement, l’ambassade de France devrait être compétente. Dans la réalité, elle ne couvre plus ce territoire devenu séparatiste. Le site du ministère des Affaires étrangères français est très clair à ce sujet : « En cas de difficultés en Transnistrie, l’Ambassade de France à Chisinau ne pourra apporter ni assistance ni protection. ». Le message est limpide.
Une république fantôme pro-russe
Composé d’une quinzaine de personnes, le minibus redémarre et poursuit sa route jusqu’au Dniestr à quelques minutes en voiture. Ce fleuve délimite cette bande terre de 200 kilomètres de long pour une vingtaine de kilomètres de large (4 000 kilomètres carrés) soit un tiers de la région Île-de-France. Sur la route jusqu’à Tiraspol, nous longeons une base militaire de l’armée russe. Ils ne se cachent pas. 1 500 soldats seraient stationnés dans toute la région, armes au pied, garants d’un équilibre précaire. Outre le maintien de la paix, leur mission serait notamment de protéger les 20 000 tonnes d’armes et de munitions de l’époque soviétique stockées dans les immenses entrepôts de Cobasna au nord-est de la région de Transnistrie. Ce stockage permettait de soutenir la 14e armée de la Garde jusqu’en 1992. Le film Lord of War n’est pas si loin.

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Dans les faits, la présence de ces soldats empêche l’intervention des forces armées moldaves et permet à Moscou d’assurer un rapport de force diplomatique conséquent dans la région. Son rêve ? Faire revenir la Moldavie tout entière sous sa coupe comme la zone le fut de 1812 à 1991 mais sans que cela ne soit un territoire russe pour autant. En octobre 2024, le référendum moldave a fait basculer de justesse le pays vers l’Europe à 50,46 % de « oui ». Sans le vote des expatriés majoritairement pro européen, l’avenir aurait pu être tout autre.
Retour à l’époque soviétique
Le bus s’arrête. Nous sommes à Tiraspol. Le lieu est presque désert. Devant nous, la gare est vide, il n’y a aucun voyageur. Il semble bien loin l’époque où des dizaines de trains circulaient chaque jour. Seuls quelques taxis et minibus attendent une clientèle réduite à peau de chagrin. Une habitude qui dure depuis la séparation.

Comme en Russie, les restrictions sont de mises ici. La carte bancaire française ne fonctionne pas : impossible de faire des retraits, ni de payer. Il est en revanche possible d’effectuer le change facilement dans la plupart des grandes monnaies internationales comme l’euro, le dollar, et bien entendu le rouble russe. Pas question de payer non plus en Lei Moldave, la région séparatiste a sa propre monnaie : le rouble de Transnistrie. Avoir des liquidités est donc primordiale.
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Voyager en Transnistrie, c’est surtout revenir au temps de l’URSS où la glorification de Lénine fait partie de la règle commune. Devant le siège du gouvernement, Vladimir Ilitch possède sa statue d’une petite dizaine de mètres. De l’autre côté de la rue, un monument commémore les glorieux soldats soviétiques tombés aux champs d’honneur durant la Grande Guerre patriotique mais aussi lors de l’indépendance entre 1990 et 1992. Une stèle commémorant les Liquidateurs de Tchernobyl, dont une partie est issue de la région, est également installée.
Les vestiges soviétiques sont partout. Les drapeaux russes ornent les bâtiments officiels. Les monuments d’une gloire passée sont disséminés à droite à gauche. A l’Est de la ville, le Monument aux Aviateurs montrant un Mig-19 met en avant les valeureux pilotes qui ont sacrifié leur vie dans la protection du territoire. Dans le parc de la Victoire, c’est autour de Grigori Kotovski, un des fondateurs de la République socialiste soviétique autonome moldave, d’être représenté.

Le mélange de la culture et des genres est également de mise. A une centaine de mètre près, se trouve une statue du poète ukrainien Taras Shevchenko, d’Harry Potter et de Youri Gagarine, premier homme à effectuer un vol dans l’espace et héros de l’Union soviétique. Bien qu’allié à la Russie, les autorités de Tiraspol ne souhaitent pas être mêlé au conflit voisin.
Une « ville nouvelle »
Une journée suffit amplement à visiter dans les grandes lignes Tiraspol. La ville a été fondée en 1792 autour d’une forteresse par le général russe Alexandre Souvorov, réputé invaincu sur un théâtre de guerre. Son immense statue trône sur une butte de terre au milieu de la plus grande place de la ville face au parc De Wollant où figure l’impératrice Catherine II de Russie. Deux figures de l’histoire impériale figées dans un face-à-face avec les siècles tsaristes.
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Tiraspol a été conçue comme une cité ouvrière. Sous l’URSS, des milliers de travailleurs ont afflué de tout l’empire dans cette « ville nouvelle », devenue une importante zone industrielle. Avant la chute de l’URSS, le territoire représentait 40 % du PIB moldave et concentrait 90 % de l’industrie pour seulement 10 % de superficie.
De simples voisins les premières années, cette nouvelle population prend de plus en plus de place et tend à remplacer démographiquement la population moldave d’origine roumaine historiquement présente. En 1926, la région compte 13,7 % de russes pour 44,1 % de moldaves. En 2015, les Russes représentent 34 % de la population tandis que les Moldaves 33 %. Le reste de la population est composée d’Ukrainiens, de Bulgares et d’autres minorités comme les Biélorusses ou les Polonais. Une partie possède la double nationalité russe ou ukrainienne.
Un avenir complexe
Officiellement indépendant, la mainmise de la Russie sur ce territoire est particulièrement importante. Le rouble de Transnistrie n’est rien d’autres que le rouble de Moscou « personnalisé ». Le géant russe finance également un ensemble de prestations sociales : hôpitaux, écoles, crèches et diverses infrastructures lui permettant de s’ingérer très fortement dans les affaires locales. La région reçoit gratuitement du gaz russe en envoyant la facture à Chisinau. Ne pas la payer équivaudrait à reconnaître l’indépendance du territoire.

Le 1er janvier dernier, l’Ukraine n’a pas renouvelé le contrat permettant à la Russie de faire transiter le gaz sur son territoire. Depuis que Moscou a fermé le robinet de gaz, la Transnistrie est plongée dans la plus grave crise de son existence. Impossible de se chauffer ou de cuisinier au gaz. Les habitants se sont ainsi tournés vers les radiateurs et réchauds électriques dans un premier temps avant que des coupures n’interviennent également : l’électricité étant produite avec du gaz. Les écoles se ferment, les usines s’arrêtent et les hôpitaux tournent au ralenti grâce à du charbon et du diesel.
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Face à cette situation dramatique, l’Ukraine a proposé la livraison gratuite de charbon à l’immense usine de Kuchurgan qui alimente en majorité le territoire. Une proposition refusée par les autorités séparatistes locales dont leurs espoirs se tournent vers Moscou. Le 28 février 2024, ils avaient ainsi demandé la « protection » de la Russie face à la Moldavie et aux pays de l’OTAN. Une demande non honorée par le Kremlin qui préfère que la Transnistrie soit un satellite plutôt qu’une partie intégrante de son territoire. En 2006, lors d’un référendum non reconnu par la Communauté internationale, 97 % des habitants ont souhaité le rattachement à la Russie.
Dans le jeu tragique des alliances et des intérêts, la Transnistrie se retrouve piégée entre les promesses d’un avenir incertain et les ombres d’un passé révolu.
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